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Dossier Îlot voyageur

Craignons l’immobilisme, pas l’immobilier

Paru dans La Presse, le 13 mai 2007

[ lundi 14 mai 2007]


La Presse Actualités, dimanche 13 mai 2007, p. A10

Chronique

UQAM:Les leçons du fiasco de l’îlot Voyageur Craignons l’immobilisme, pas l’immobilier

Boisvert, Yves

Fiasco. Désastre. Travail d’amateurs. Michèle Ouimet et Yves Boisvert s’entendent sur les épithètes pour qualifier la gestion de l’Université du Québec à Montréal du projet de l’îlot Voyageur. mais leurs visions divergent sur les leçons à en tirer. De quoi alimenter la réflexion, au moment où l’Université de Montréal rêve d’un projet plus gigantesque encore à Outremont.

Il y a des leçons à tirer de la déconfiture de l’îlot Voyageur, c’est entendu. Le danger est qu’on risque de tirer les mauvaises.

Ce n’est pas tant la " folie des grandeurs " qui a coulé ce projet. C’est une mauvaise gestion et un manque de surveillance. En un mot, l’incompétence administrative et l’aveuglement du conseil d’administration.

Mais de ce fiasco on est déjà en train de tirer la conclusion que les universités virent à la mégalomanie. Ce n’est pas vrai. Et au moment où on se parle, le vrai risque couru par les grandes universités québécoises est celui de la médiocrité institutionnalisée.

Avant d’entrer dans le vif du sujet, observons ce piquant paradoxe. Quand le projet de l’UQAM a été présenté, tout le monde et son frère était emballé : aménagement du centre-est de Montréal, revitalisation urbaine, près de la Grande Bibliothèque, du CHUM, mettez-en, c’était formidable. De fait, l’UQAM avait (et a) besoin de locaux, c’est l’évidence.

Comme l’UdeM, au fait. Mais quand l’Université de Montréal parle d’aménager une zone sinistrée en plein coeur de l’île de Montréal, la gare de triage, l’opposition s’organise, on voit de vilains complots capitalistes partout, bref, c’est suspect.

Pourtant, c’est notre bonne vieille UQAM, dirigée par un recteur au passé de gauche irréprochable, qui vient de se faire fourrer dans une entente mal fagotée avec l’entreprise privée, un projet PPPP (pas piqué des punaises pour le promoteur), à sens de pompage financier unique...

Mais revenons à l’essentiel : le développement des universités. Faut-il qu’elles construisent ou non ? Et si oui, où ? Les exemples farfelus ne manquent pas : l’Université du Québec à Rimouski s’est bâtie à... Lévis, dans la cour de l’Université Laval. L’Université de Sherbrooke se construit à Longueuil et offrira même des locaux à l’Université Laval. On est rendu loin de sa clientèle naturelle !

Le bon maire de Montréal, magnanime, n’a eu aucune objection à laisser rebaptiser la station de métro Longueuil " Université de Sherbrooke ", ce qui est du plus haut comique. Je suggère qu’une nouvelle station de métro à Laval, la plus près de l’Abitibi, s’appelle " Université de Rouyn-Noranda ", pour faire bonne mesure.

Tout cela est fort critiquable, mais assez anecdotique dans le grand ordre immobilier des choses universitaires.

La vraie question est celle de savoir comment développer nos universités pour dans 25 ans et au-delà.

Les démographes du ministère de l’Éducation prévoient depuis 30 ans un effondrement de la clientèle universitaire. Québec, qui finance en grande partie la construction de nouveaux pavillons, est donc réfractaire aux projets immobiliers, d’autant plus qu’on ne croit pas qu’il manque d’espace.

Or, malgré des baisses ponctuelles, la clientèle des universités continue d’augmenter. Parce que, même s’il y a moins de jeunes, de plus en plus de gens de tous âges vont à l’université ; parce que les diplômes de maîtrise et de doctorat sont de plus en plus recherchés (le Québec tire de l’arrière dans le domaine) ; et parce que la qualité de la formation attire des étudiants de partout dans le monde. Étudiants qui paient le gros prix, étudiants qui ont le choix, étudiants qui deviennent parfois des immigrés hautement qualifiés.

Nos grandes universités ont plus de problème d’immobilisme que d’immobilier.

Elles ne connaissent rien là-dedans ? Voyons donc. Mauvaise excuse. S’il y a un milieu qui devrait avoir les ressources intellectuelles pour trouver l’expertise, c’est bien l’université ! De toute manière, Jean Coutu non plus ne connaît rien dans la construction. Mais pour vendre des pilules, il lui faut bien des locaux. Cette objection ne tient pas.

L’Université de Montréal devrait investir 30 millions pour " mettre à niveau " ses labos de science dans le pavillon principal. Or, l’édifice d’Ernest Cormier, aussi charmant soit-il, est mal adapté aux nouvelles exigences universitaires. On réaménage tout, sachant que ce sera insatisfaisant, ou on construit en bas de la montagne ? Comment attirer des chercheurs, comment garder des professeurs convoités si on ne peut pas leur offrir des installations de premier plan ? Ne parlons même pas des États-Unis : les universités ontariennes sont en train de prendre les devants de manière dramatique. Les doyens québécois reviennent de Toronto en braillant.

Quand l’Université de Montréal s’est installée sur la montagne, au début du siècle, plusieurs ont ridiculisé ce projet qualifié de démesuré. Aujourd’hui, la montagne est pleine. Et il se trouve un terrain fabuleux - pas en banlieue - pour qu’elle se développe. Intelligemment, bien sûr. Mais il faut penser à plus long terme, en dehors de l’univers provincial et provincialiste du ministère de l’Éducation.

Les grandes universités sont un formidable instrument de développement social et économique pour les villes. Villes qui sont en concurrence entre elles.

Le bon maire Gérald Tremblay, lui qui n’arrête pas de parler d’économie du savoir et de développement économique mais qui est incapable de se battre vraiment pour le moindre projet (hormis les jeux gais et les championnats de sports aquatiques), ira-t-il au bâton pour l’Université de Montréal et les autres universités ? On peut rêver.

Montréal et Laval ne concurrencent pas Sherbrooke et Trois-Rivières, mais Toronto, Calgary, Vancouver, sans parler du reste de l’Amérique du Nord.

N’en demandons pas trop aux leaders politiques à Québec. L’heure, apparemment, est au régionalisme primaire.

Mais avant de fermer tous les chantiers de construction universitaires, séparons les problèmes, examinons le bien-fondé de chaque cas. Et surtout, tentons de voir un peu plus loin, un peu plus grand. Pensons au Québec de nos petits-enfants. Pourquoi faudrait-il absolument qu’il rapetisse ?