Dossier Îlot voyageur

La grenouille et le boeuf

Paru dans La Presse, le 13 mai 2007

[ lundi 14 mai 2007]


La Presse Actualités, dimanche 13 mai 2007, p. A11

Chronique

UQAM:Les leçons du fiasco de l’îlot Voyageur La grenouille et le boeuf

Ouimet, Michèle

En mars 2005, l’UQAM dévoilait le projet de l’îlot Voyageur. Coût : 322 millions. Deux ans plus tard, les 322 millions ont explosé pour atteindre 406 millions, la tête du recteur Roch Denis a roulé et le déficit de l’UQAM a flambé. Que s’est-il passé ?

En partant, le projet était mal ficelé. Vraiment mal ficelé. Et trop ambitieux. Vraiment trop ambitieux. Il couvre tout un quadrilatère du centre-ville délimité par les rues Berri, Ontario, Saint-Hubert et le boulevard de Maisonneuve, face à la Grande Bibliothèque.

L’UQAM ne s’est pas contentée de construire un pavillon pour loger certaines facultés, elle s’est aussi mise en tête de construire des résidences étudiantes, un stationnement de 800 places et un édifice à bureaux qui intègre la station centrale d’autobus. Un gros paquebot.

Mais un paquebot qui, dès le début, prenait l’eau. Premièrement, les 322 millions n’incluaient pas les coûts de financement, un trou d’une quarantaine de millions.

Deuxièmement, l’UQAM a signé une entente avec un promoteur, Busac. Normalement, le privé estime les coûts d’un projet et absorbe les dépassements. Pas avec l’UQAM, qui assume pratiquement tous les risques. Le monde à l’envers. Troisièmement, les revenus ont été surestimés.

Bref, l’entente était mal foutue, une recette parfaite pour le désastre. Du travail d’amateur.

Même si le jupon dépassait, personne n’a rien vu. Ni le conseil d’administration de l’UQAM, qui est pourtant le chien de garde de l’Université, ni l’assemblée des gouverneurs du réseau de l’Université du Québec, autre chien de garde, ni le recteur, ni le vice-recteur, ni le contentieux. Personne.

Le projet est formidable, bravo ! se sont-ils dit, ébaudis. Au coeur du centre-ville, directement en face de la Grande Bibliothèque. La petite Université du Québec, née en 1968 avec une poignée de professeurs et des locaux squattés dans des vieux immeubles du centre-ville, se payait la totale. La grenouille qui veut devenir plus grosse que le boeuf.

Les membres du conseil d’administration n’y ont vu que du feu. Pourtant, ce ne sont pas des deux de pique. On y retrouve, entre autres, l’ancien ministre libéral et avocat Martin Cauchon. Ils auraient dû poser des questions, critiquer l’entente avec Busac, voir les trous béants du projet. Mais non. Allez hop ! on se dirige tout droit sur le mur de briques, les yeux fermés.

Le réveil a été brutal. En 2003, l’UQAM affichait une bonne santé financière. Elle n’avait aucune dette et son budget était équilibré. Aujourd’hui, elle croule sous les dettes. Le déficit atteint 86 millions, du jamais vu, et Moody’s a réduit sa cote de crédit deux fois.

Elle a le taux d’endettement le plus élevé au Canada. La dette par étudiant est passée de 7397 $ à 17 366 $. La descente aux enfers.

Ce désastre annoncé soulève de nombreuses questions. Les universités ne devraient pas se lancer tête baissée dans d’imposants projets immobiliers qui impliquent des centaines de millions. L’exercice est trop périlleux et elles n’ont pas l’expertise nécessaire.

Les universités sont autonomes. Elles gèrent leur patrimoine immobilier, elles peuvent emprunter des sommes importantes sur le marché et se lancer dans la construction de bâtiments sans que le gouvernement n’ait son mot à dire. Mais autonomie signifie aussi responsabilité. Elles ont donc des comptes à rendre.

Dans le cas de l’îlot Voyageur et du Complexe des sciences, un autre projet où les coûts ont explosé, les décisions se sont concentrées entre les mains de trois personnes : le recteur Roch Denis, le vice-recteur à l’administration et aux finances, Mauro Malservisi, et le directeur des investissements, Nicolas Buono. Ajoutez un conseil d’administration qui dort au gaz. On commence à comprendre la mécanique du désastre.

L’UQAM a réagi. Elle a multiplié les comités : comité de vérification, comité sur la gouvernance, comité sur le financement de l’UQAM, comité de suivi technique, comité aviseur. Tous sous la houlette du conseil d’administration. Ce même conseil qui a failli à la tâche et n’a rien vu. Celui qui devrait faire l’objet d’une enquête devient enquêteur. Aberrant. L’auto-enquête n’a jamais donné de bons résultats. Le conseil d’administration ne se lancera sûrement pas la pierre.

Heureusement que la ministre de l’Éducation, Michelle Courchesne, a mandaté le vérificateur général en lui demandant de poser LA question : comment l’UQAM en est-elle arrivée là ?

L’UQAM a sérieusement dérapé, et l’avenir de l’université est compromis. Elle va prendre des années avant de s’en remettre. Visiblement, le filet de surveillance est déficient. Qui va payer ? Probablement les étudiants, les employés et les contribuables.

Autre question rarement soulevée : pourquoi construire autant d’immeubles alors que la démographie est en baisse ?

Pendant que l’UQAM investit des centaines de millions dans le béton, elle traîne la patte. Elle a les professeurs les moins bien payés au pays, les classes les plus nombreuses avec Concordia et les budgets d’acquisition pour les bibliothèques les plus faméliques.

Toutes les universités devraient prendre des notes en regardant ce naufrage. Surtout l’Université de Montréal, qui caresse un mégaprojet d’un milliard à la gare de triage d’Outremont.